Marc Wiltz

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Rabbit Island – région de Kampot (Cambodge)
Année 2009
© Marc Wiltz
Auteur et éditeur de récits et d’album de voyage.

Trois figures du voyage :


« J’ai mené femme et enfants sur des routes où il n’y avait rien d’autre à voir qu’une maison banale, comme à Tremadoc au pays de Galles, celle où le jeune Thomas Edward Lawrence a vécu ses premiers jours. Et puis une autre, plus sujette à caution, à Sabrosa dans le nord du Portugal, la maison natale de Magellan, mentionnée en tout cas comme telle. Nous y sommes parvenus après une route un peu éprouvante, écrasée par les grosses chaleurs d’août. Il n’y avait là rien qu’une vieille dame, lointaine descendante, très lointaine, qui essayait avec quelques planches et un mauvais tableau de “reconstituer” l’intérieur où ce génie du monde, pour moi l’un des dix hommes les plus importants que la Terre ait portés, aurait vu le jour en 1480. Magellan, l’homme de la première circumnavigation, qui l’a réalisée sans en voir l’aboutissement puisqu’il est mort sur le chemin du retour (y a-t-il un retour sur une sphère ?) et qui a toute sa vie poursuivi ce rêve insensé contre les certitudes du clergé, des “savants” et des puissants. Il le savait au fond de lui, contre toute raison. Et le prix à payer pour réaliser un rêve pareil vaut plusieurs vies d’un même homme. Quel franchissement ! Il n’y avait rien à voir dans ces deux maisons, mais elles sont fixées dans ma mémoire – et je suis satisfait d’avoir partagé cette fugacité et cette inutilité avec les êtres les plus chers qui me soient, parce que ce sont mes lumières. Lawrence et Magellan, drôles de voyageurs l’un et l’autre.
Et je me souviens aussi de ce jour de juin 1980 où, à la radio, on annonçait la mort d’Henry Miller. J’ai entendu ce flash d’information alors que je circulais en voiture avec l’ami Tim, au Havre – ville d’enfance et de jeunesse, ville de départ –, sur une route au bord de la falaise qui domine la mer. Nous avons stoppé un peu plus loin pour encaisser tant bien que mal ce coup du sort. Quand on a 18 ans, on pense avoir tout lu et tout compris grâce à Miller, le choc est rude, et la peine entière, comme celle plus douce mais réelle qu’on éprouve en fermant un livre formidable de révélations qu’on vient juste de terminer, malgré tout le soin apporté à lire les dernières pages le plus lentement possible. Tim en tenait pour Lawrence Durrell et son Quatuor d’Alexandrie, et moi j’en tenais pour Miller, tout Miller, même ce que je n’en avais pas lu, ces deux amis, ces deux voyageurs, ces deux insoumis, et de quel talent ! Deux autres lumières sur la route. »


Extrait de :

Le Tour du monde en 80 livres
(p. 14-15, Magellan & Cie, 2011)


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